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L'Infolettre de France Univers

Le Dernier Café où l'on cause

20 Mai 2012 , Rédigé par France Univers Prom Publié dans #Information culturelle

Publié dans le numéro 51 (avril 2012) de Service Littéraire

 

 

La vie parisienne

Le dernier café où l’on cause

 

Par Michel Mourlet

  

 

   On se retrouvait au Bœuf sur le toit, puis ce fut aux Deux Magots. Dans les années 50, des conciliabules de rapins enfumaient encore de leurs pipes le Dôme, à Montparnasse. La gent de plume, celle du pinceau ont déserté ces brasseries bruyantes, ces cabarets où des poètes à lavallière venaient en écouter d’autres souffler dans leur mirliton. Réserver une table chez Lipp, aujourd’hui, n’a rien de commun avec ces réunions chaleureuses. Il faut croire que la société moderne a beaucoup évolué depuis les « bottes vernies » de Baudelaire, et même après la trompette de Boris Vian.

   Pourtant, un lieu assez magique, un pavillon polygonal entièrement vitré, a depuis peu pris le relais, dans un parc semblable à une coquille ensablée, bâillant le souvenir d’une perle , –  un palais anéanti par la bêtise humaine. Nous sommes au jardin des Tuileries, hérissé de tiges d’eau sur le grand bassin, vibrant d’ailes et de feuilles, aux pelouses traversées de lents fantômes à perruque. Changés en statues, peut-être pour n’avoir pas empêché l’incendie criminel, Pomone et Vertumnus, dieux secondaires mais chargés de mystères par Ovide, ouvrent le chemin qui, du bassin, mène au Café Renard.

   Ressuscité au début du XXe siècle, ce café tient son nom d’un ancien valet de l’évêque de Beauvais, qui avait reçu d’Anne d’Autriche l’autorisation de bâtir un restaurant dans le Jardin royal. Ce fut un rendez-vous de « nouvellistes », ainsi qu’on appelait parfois les gazetiers.

    On y rencontre à nouveau des journalistes, la muse des Éditions Léo Scheer : Julia Curiel, des écrivains : Sarah Vajda la biographe de Barrès, Michel Déon, Gabriel Matzneff, Christian Dedet, le Bruxellois Christopher Gérard, fleuron de l’Âge d’Homme, des éditeurs : Monique de Montremy (Les Cygnes),  Alice Déon (La Table Ronde), Caroline Levesque, Guillaume Zorgbibe (Le Sandre), l’historien et critique Antoine de Baecque, des gens du spectacle : Daniel et Alexandra Royan  régnant naguère sur le Théâtre de Saint-Maur, la cantatrice et musicologue Sylvie Oussenko, Pierre Londiche entre deux solos poétiques, quelques piliers du groupe Valeurs Actuelles : Christian Brosio, Arnaud Guyot-Jeannin et très souvent Alfred Eibel, bien connu des lecteurs de Service littéraire. Et puis le « photographe des écrivains » Louis Monier… J’allais omettre les peintres, telle la jeune Ėmilie Teillaud, plus connue aux Ėtats-Unis qu’à Paris où l’on préfère souvent les suiveurs aux pionniers. La place me manque et j’en oublie, habitués ou de passage. Le seul point qui les réunit est la pratique d’un registre différent. Ils ne marchent pas dans l’ornière avec le gros de la troupe. Ils n’embouchent pas le porte-voix du Discours unique, qui leur ôterait l’envie de se retrouver, puisque dîner entre soi dans les casernes de la Culture, c’est aller à la soupe avec tout le monde. Discutant ferme, ils repeignent la planète aux couleurs de leurs désirs comme autrefois au Chat Noir, au Lapin Agile ou au Flore. Vous l’avez compris : le Café Renard abrite une Académie informelle et secrète, ouverte à tous mais extrêmement sélective. On y lit encore sur le sable la trace fraîche des pas d’Ėric Rohmer et d’André Fraigneau ; outre Le Nôtre, on voit passer sous les marronniers les ombres de Martinet, de Judrin, d’Yves Martin, de Parvulesco ;  plus de poètes maudits que d’imposteurs médiatisés  et moins de pseudo-philosophes que d’authentiques écrivains.

 

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